Il reste peu de traces d’Emile, elles tiennent dans les carnets de compte, une boîte à chaussures et une bonne cinquantaine de cartes postales longtemps cachées sous l’évier de la cuisine où il vivait avec ma grand-mère et que j’ai trouvées par hasard, adolescente. Je les avais stockées, rangées, classées, perdues (miraculeusement retrouvées la semaine dernière) sans vraiment me soucier de ce qui était écrit au dos.
Pourquoi les a-t-il conservées?
Pour les vues de Combourg ou des villes de la Manche ou de Saint-Malo? Je penche sincèrement qu’il les a gardées en souvenir de ses copains. Ces signes d’amitiés révèlent la sociabilité qu’il entretenait. A la liste de ses amis d'avant-guerre on peut ajouter celle des soldats qu’il a notée et insérée dans son livret militaire.
Après la guerre, il s’est replié sur sa famille et son travail où il entretenait avec tout le village des relations professionnelles voire amicales.
La correspondance constitue une dépense mensuelle fréquente et non négligeable mais considérée par lui comme superflue. Emile écrit beaucoup et donne des nouvelles. Ces cartes postales au dos griffonné de quelques lignes, maintiennent le lien social et informent sa famille. Emile achète et écrit chaque mois plusieurs cartes postales, comme beaucoup à cette époque, puisqu’à la veille de la guerre, ce sont 1,7 millions de lettres qui circulent en une année distribuées par 24000 facteurs.
Les dépenses se déclinent autour de plusieurs points: l’envoi de cartes postales et l’achat de timbres chaque mois, une douzaine de cartes postales pour le nouvel an, des plumes à écrire (non superflues) et des crayons.
Les amis d’Emile d’avant la guerre quand il travaille dans la Manche et ceux de Combourg
Les amis de Combourg sont ceux qui envoient de nombreuses cartes postales à Emile afin de se rappeler à son bon souvenir ou lui fixer rendez-vous.
Ils racontent peu de choses mais souvent l’essentiel et rappellent la nécessité de se voir pour parler.
« À mercredi 26 mars salle de la Mairie 9h15 Emmanuel » . Jolie carte postale de pêcheurs dits « islandais » à Saint Malo.
Ou J. Desclos « Bonjour de Saint Malo » en 1913.
« Suis passé à Saint-Lô Regrette vivement de ne pas y arrêter Cordiale poignée de main , ton Petitpas s’est encore démanché un genou ».
« Sur le trimard, Guilloux. "
« Ton vieux poteau, ton camarade Guilloux chez monsieur Hébert » (1909)
« Fort de Rosny le 1-1-13
Mon cher ami
Je suis de retour en France depuis le 5 janvier et je préfère être près de Paris qu’en Afrique, la température change un peu mais la vie est plus agréable. Cordiale poignée de main
Queven? »
Ceux de Combourg, à une exception, sont tous des amis de « la classe » nés comme lui en 1892, ayant probablement fréquenté la même école publique. J'ai pu en identifier certains.
Philippe Rémi Ami d’enfance d’Emile né le 4 décembre 1892 d’un père couvreur de 31 ans et de son épouse Flavie Le grand 24 ans ménagère, il survit à la guerre et se marie le 21 avril 1920 avec Marie Joseph Desclos à Combourg, meurt au Kremlin-Bicêtres le 01 12 1978 .
Havenel Louis: est mort le 23/5/1915 à Roclincourt (62 Pas-de-Calais) né le 18/9/1892 à Combourg, décédé à l’âge 22 ans 8 mois et 5 jours avec le grade de Caporal, 2ème régiment d’infanterie classe 1912, bureau de recrutement Saint-Malo matricule 1136, mort pour la France
Son père Joseph est aubergiste de 44 ans et sa mère ménagère Marie Rose Loroux
Roussin Joseph Jean Marie né le 15 février 1892 à Combourg d’un père François, laboureur de 37 ans et sa mère Léonie Bédouin de 28 ans
Guilloux Jean né le 15 septembre 1892 à Combourg de Mathurin Brigadier de 43 ans et d’Angélique Bernard ménagère de 40 ans, il est marié à Marie Philippine Turmel à Saint-Nazaire et remarié en 1934 , il meurt en 1943
Petitpas Emmanuel est né le 11 juillet 1892 (Emile le 10 ) à Combourg, son père François est bourrelier de 48 ans, sa mère Marie Anne Debos ménagère de 38 ans, il se marie en 1920 à Marie Françoise Villarnou.
Desclos Julien né d’une fille mère de 21 ans Léonie journalière célibataire, le 6 octobre 1888, il est le plus âgé parmi les amis. Les Desclos font parler d’eux à Combourg selon la soeur qui rapporte quelques ragots. Il survit à la guerre et se marie à Saint Germain-en-laye le 10 février 1917 à Julie Magnin puis en 46 à Marie Joseph Le Noel et il meurt en 1959.
Je n’ai jamais entendu mon grand-père en parler, ni ma mère, ni ma tante, sa correspondance cesse après la guerre quand il rentre et se marie. Sa sociabilité change totalement, il privilégie le travail à la pharmacie où il passe sa vie!
Les amis d’Emile rencontrés dans la Manche ou le Calvados pendant sa formation de préparateur en pharmacie à Avranches, Saint-Lô ou Thorigny.
Comme Léon Menant
« Granville le 3 mai 1911
Cher Poteau je t’envoie cette carte pour te souhaiter bien le bonjour et te dire de venir me voir bientôt dans trois semaines beaucoup de choses à te dire, bonjour aux copains de Saint-Lô. J’ai vu Léon (Léon Mary) à Granville , à bientôt ton poteau qui te la serre bien fort (Menant) »
« Saint Pair juin 1911
Cher poteau je suis comme je l’avais dit à Saint Pair et ma foi j’y fait des affaires je rentrerais le quinze juillet et tu pourras venir mercredi je serais chez nous , je te donnerait des détails , ta vieille branche Léon Menant. "
Léon Menant change souvent d’emploi, en 1911, il travaille au café du théâtre à Cherbourg … « Le 27 juillet 1911 Cher Poteau je croyais te voir hier à Saint Pair mais je crois bien que s’est le mauvais temps qui t’en a empêché . En attendant de se parler de vive voie, ton ami qui te la comprime bien fort".
« Cher copain il fait une chaleur torride. Je suis venu me promener à Coutances je suis un peu moins fatigué que le dimanche qu’on avait été à Coutainville ton copain, L. Mary » (1911)
Il existe dans les registres matricules de la Manche un Léon Mary.
Il est enregistré sous le numéro 638, classe 1913, Saint Lô, 3132 au corps, incorporé comme Emile en 1913. Ce brigadier, depuis le 14 juillet 1914, affecté au 50ème régiment d’artillerie, est mort pour la France le 6 octobre 1914 à Agny dans le nord Pas-de-Calais « tué à l’ennemi». Il habitait Saint-Lô et était charcutier.
Enfin les copains de la guerre, ceux des tranchées, Emile en a fait une liste mais il est très difficile de les identifier. Il y a 46 noms sans guère de précisions.
Je ne sais pas vraiment à quoi correspond cette liste et il est très difficile - sans les prénoms- de connaître leur sort pendant la guerre. Sans doute est-ce ceux avec lesquels il a sympathisé?
Il les a rencontrés dans les tranchées ou dans un poste de secours alors qu’ils étaient blessés, une des hypothèses est qu’ils ont le même âge que lui, sont de la même classe.
J'ai quelques idées pour deux soldats:
Enfin il y a la correspondance avec sa soeur Louise, premier rapport à l’autre sexe selon A. Corbin (cf vie privée tome 4 P. 168), j’ai trouvé quelques cartes de Léonie (caviardées) et de sa cousine germaine du côté de sa mère, Anne Marie Angèle Renault qui lui écrit jusqu’à ce qu’elle se marie en 1911.

